Bain de jouvence

@crédit photo: batidrive.com

 

Ta maman, tu le comprendras vite, est une disciple des listes. Elle en élabore pour toutes les occasions: les réceptions, les courses, les vacances, les travaux dans la maison…

Je souris chaque fois que je la regarde s’emparer d’un crayon et d’un bloc-notes parce que je sais qu’elle jubile en silence.

Elle est comme ça depuis l’enfance, elle organise, coordonne, classe, met sur pied, inventorie, ordonne.

Ta naissance allait donc être préparée avec la plus acérée des minuties.

Sans délai, elle eut dans l’idée de faire son nid.

La psychanalyse rapporte que ce besoin tout à fait habituel, est le résultat d’un mécanisme ancestral, un instinct quasi-animal qui remonte à l’époque des cavernes!

Un de ces dimanches, elle se mit en tête de vider la chambre d’amis afin d’y installer la nursery.

Sous cet angle, la tâche paraît aisée voire même un peu banale.

Ton papa eut beau répliquer que depuis Constantin 1er, le dimanche devait être chômé, elle n’entendit rien.

Nous comprîmes qu’il nous faudrait filer. Vite et droit!

Nous montâmes jusqu’à la mansarde à l’ambiance de boudoir cubain.

Des rayonnages de livres garnissaient les murs patinés. Il y en avait plusieurs centaines.

Ce recoin tamisé de la maison, véritable cabinet de curiosités, qu’elle avait mis tant de temps à penser et à décorer, pour lequel elle avait passer des journées à chiner ne lui parlait plus.

Désormais, elle voulait aérer, épurer, purifier.

Deux jours et quelques deux cents cartons plus tard l’espace était, de fond en comble libéré…

La suite fut un long déploiement de courage, de mouvements d’escabeau, d’enduit, de badigeon.

Au fur et à mesure des coups de rouleau, l’espace se réappropriait sa lumière.

Le velouté de la peinture crayeuse m’insufflait des réminiscences de ma propre jeunesse, lorsque moi aussi, trente ans plus tôt et mère en devenir, j’aménageais la chambre de ma petite fille.

Et dans ce geste, on ne peut plus rudimentaire que le va-et-vient de mon pinceau sur la rigidité des parois, j’étais pleinement en mesure d’expérimenter la fugacité du temps.

Au dedans de ma solitude et au fil de mes régressions, face aux pan de murs impassibles, je vérifiais mon impuissance.

Je tentais de me concentrer et de débrouiller les fils de l’écheveau de ce  »temps » à la fois si mystérieux et si familier, j’explorais tous les sentiers, tous les hasards qui m’avaient amené jusqu’à toi.

J’épluchais tout ce qu’il avait fallu de myriades de vies, de coïncidences, de concomitances, de fatalités, de contretemps, pour qu’en fin de compte je me tienne immobile dans cette pièce jusqu’ici accessoire, mais que déjà Elle appelait «ta chambre».

C’était quoi trente ans? La vie était allée si vite…

Singulièrement cette incroyable célérité du temps, qui en affolerait voire même en épouvanterait certains, rallumait tous les feux de ma jeunesse et m’immergeait dans une fringance alanguie.

C’était toi, rien que toi, pas plus grand que l’essentiel trait d’union entre deux mots, qui me faisait cadeau de mon premier vrai bain de jouvence et me faisait résister à la panacée de l’obsolescence.

Aussitôt, la pièce remise à neuf et immaculée de blancheur, Elle prit l’habitude de venir s’y réfugier comme un petit animal qui rentrerait dans son terrier.

Elle se blottissait dans le moelleux du sofa et tout en cajolant son ventre elle se laisser aller à rêver. A te rêver.

Au cours de ces longues méditations, dans le plus attendri des recueillements, Elle apprivoisait tout bonnement, la mère qui naissait, un peu plus chaque jour, en elle. Elle domptait ses incertitudes, chassait son tourment, arrimait solidement le poids de tous ses doutes pour se vouer à toi et te couver jalousement.

Petit à petit, elle se mit à aménager l’espace.

Elle ne se contentait pas de décorer, elle voulait faire valoir et renseigner à travers l’ameublement, toute l’histoire de ta lignée ancestrale.

Armoire, malle, pomponneuse, et autant de meubles de famille plongèrent dans un bain de patine soyeuse et soulignaient en conséquence la résistance de ta souche primitive.

Oui, Elle te l’enseignera les objets inanimés ont bel et bien une âme.

L’affairement était sans répit et sans trêve.

Elle chinait, imaginait, ajustait et personne ne pourra jamais imaginer le nombre de fichiers ou de tableaux Excel qu’Elle a dû éditer durant cet interlude gravide.

Le printemps fila en douce entraînant avec lui ses petits maux de grossesse.

Son humeur et sa fatigue devinrent plus douces.

A mi-chemin de ta venue, un médecin un peu trop circonspect avança l’idée que tu serais sans doute un petit garçon.

 

by Mamik

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