L’Annonciation – partie I

« Regardez une femme enceinte : vous croyez qu’elle traverse la rue ou qu’elle travaille ou même qu’elle vous parle. C’est faux. Elle pense à son bébé. »

Anna Gavalda. Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part.

Les journées exceptionnelles démarrent souvent de façon quelconque.

Ce vendredi là était bien parti pour ressembler à tous les autres.

J’étais en retard, le ciel d’avril était bas et terne, j’étais absorbée par une foule de petites tracasseries ordinaires.

Mon téléphone a sonné. J’ai décroché, et quarante secondes plus tard, le ciel s’est fendu d’un soleil enveloppant et radieux, la terre s’est lézardée sous mes pieds, laissant jaillir un frais ruisseaux de douceur.

Comme ça d’un coup. Exactement comme lorsqu’on tombe fortuitement amoureux, alors qu’on s’est même pas lavé les cheveux…

Ma grande fille m’a déclaré triomphalement qu’elle pensait être enceinte.

J’espérais ardemment que ce jour arriverait, mais jamais je n’avais imaginé la force de l’euphorie que cet aveu allait produire sur moi.

C’est un pouvoir exclusivement féminin, l’enfantement.

Il n’y a qu’à nous regarder, nous les filles, pour voir comment nous prenons plaisir à prononcer ce mot pieux, comment nous sommes les seules à percevoir son doux bruissement, comment nous nous délectons de son timbre, comment nous savourons son rythme pour comprendre que depuis la nuit des temps, la maternité fait écho en nous.

Ainsi, elle allait devenir maman. Ta maman.

J’ai tourné en rond toute la journée. Nerveuse et interminable journée.

Elle est sortie du labo. Avant qu’elle ne prononce le moindre mot, j’ai lu sur son visage.

A sa façon de faire briller ses yeux, au frétillement de ses narines, à son ineffable fierté, j’ai compris que c’était oui.

Je n’ai pas sauté au plafond.

Non, je suis carrément montée au ciel.

Je ne sais combien de temps nous sommes restés sur le trottoir, tous les trois, tes parents et moi, immobiles et suspendus à la douceur de la nouvelle.

Je me souviens seulement du climat singulier de l’instant, de l’ambiance un brin pareille à celle des quais de gare, où plane sans cesse l’écartèlement des séparations lorsque la voix off saupoudre les bonheurs de leur tristesse essentielle.

J’ai serré ta maman contre moi.

J’avais envie de lui prodiguer ma force et mon amour, et en même temps dire au revoir à la petite fille qu’elle était et que je ne reverrai plus jamais.

J’ai compris sur-le-champ l’ampleur de ce relais magnifique.

Une partie de moi venait de se dissiper.

Et là sur le trottoir embouteillé, dans la cohue tumultueuse de la sortie des bureaux, j’ai compris, dans ce moment de grâce, que le véritable amour éclate uniquement dans l’abnégation de soi.

C’était comme si une ombre divine me caressait tendrement l’épaule, me gageant qu’elle ne serait plus jamais seule.

Moi, l’archétype de la mère juive, anxieuse et intrusive, exclusive, possessive, j’avais guidé ma fille jour après jour, année après année et je prenais conscience du renoncement et de la distance avec mon enfant.

Et non seulement j’acquiesçais, mais je faisais corps et âme avec ce détachement.

Comme la peinture a besoin d’un fond de toile, la photographie d’une profondeur de champ afin de capturer tous les détails d’une scène, je consentais allègrement et en secret à me fondre à l’arrière plan.

Mon bébé, mon tout petit bébé, venait de m’offrir un moment d’éternité.

L’attente a alors commencé.

La douce et miraculeuse attente, abstraite, presque surnaturelle.

D’emblée ta maman s’est engagé pour neuf mois, plus perfectible que jamais, inspirée du meilleur pour toi, elle a pactisé avec le courage en sacrifiant tous les plaisirs farfelus qui auraient pu te nuire.

Les futures mamans sont des trésors de vie qu’il faut savoir féliciter chaque jour tant leur travail est laborieux, leur grâce surpasse toutes les beautés du monde.

Il n’y a rien de plus inspirant et de plus incroyable qu’une femme qui porte un enfant. Partout où elle passe, elle diffuse divinement de son vénérable aura, toutes les arcanes de l’origine du monde.

Le printemps s’est audacieusement installé.

Et toi, petit cachou tu es devenu le centre de son monde.

Tout ce qui n’avait pas attrait au pouponnage semblait l’assombrir.

Elle a commencé à dévorer les livres, papouiller les layettes, se documenter, interroger, s’enquérir.

Quelques jours après l’Annonciation, alors qu’elle s’apprêtait à t’offrir ta première brassière, là, juste devant les bacs débordant de petites nippes, je l’ai vue fléchir, en proie à une fulgurante émotion.

Elle a fondu en larmes.

Submergée d’angoisse et de tendresse j’ai compris qu’elle venait de glisser dans les tourments du Mummy Blues.

Elle était suprêmement belle dans son vertige.

Jusqu’ici, je lui connaissais des sanglots de petite fille, des chagrins d’adolescente, des pleurnicheries désinvoltes.

Dès lors, ses larmes étaient empreintes de bienveillance, de bonté et de miséricorde. Elle pleurait de tous ses yeux sur son enfance qui se disloquait.

La grossesse a ses vicissitudes, ses dualités, ses intervalles ses questionnements marqués de solitude, dans lesquels personne n’est à même de pénétrer.

Son exil me meurtrissait le coeur pourtant je savais qu’il était une passerelle inéluctable, un rite de passage salutaire.

Je fus très fière de sa défaillance qui mettait en lumière la force de son nouveau rôle. Celui que dorénavant, elle jouerait toute sa vie…

 

 

by Mamik

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0 comments on “L’Annonciation – partie I

  1. Pascale, vos mots sont emprunts de tendresse et d’amour, vous êtes la tendresse et la délicatesse mêmes, Dieu que j’aurais aimé que ma mère ait ces mots…

  2. Tes mots sont élégants, touchants et si bien dits…. Longtemps, il m’a semblé qu’il n’y avait qu’une seule façon d’être maman, la vie m’a montré que non. En revanche, tu as transmis de la plus jolie des façons celle d’être maman à ton enfant: la relève des meilleures Maman est assurée, sois en certaine et tires-en la fierté qui te revient de droit/****

  3. C’est magnifique, Pascale, on ressent ces mots qui sortent du cœur, emprunts d’amour, et si vrais, jusqu’au plus profond de son être. J’en ai les larmes aux yeux… Que Dieu (et nous-mêmes) sachions préserver l’unité de notre famille désormais commune. Bisous et… chapeau bas, tu as un réel talent d’écrivaine!

  4. Merveilleusement écrit et très touchant!!! Bravo Pascale, tu as un réel talent pour l’écriture!

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